Paris Bonheur

Il est des lectures imposées qui vous marquent plus que d’autres. Mon premier grand choc littéraire a été ma rencontre avec Émile Zola au collège, au travers d’un roman qui s’inscrit dans le cycle des Rougon-Macquart. Pour mémoire, Zola a écrit vingt romans d’un cycle qu’il désigne comme « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire. » Le livre qui motive le présent billet, Au Bonheur des Dames, se situe juste après Pot-Bouille et juste avant La Joie de Vivre, tous deux d’une grande noirceur naturaliste. Du coup, je n’ai pas très envie de vous parler de Pot-Bouille et de la Joie de Vivre.

Par opposition, Au Bonheur des Dames éclate en couleurs chamarrées. C’est d’abord une ode à la modernité et au progrès, en particulier celui du nouveau négoce, tel qu’il s’impose à Paris après les transformations haussmanniennes. Pour son roman, Zola a étudié quasi scientifiquement le fonctionnement de ces nouveaux temples : Le Printemps, le Bon Marché, La Samaritaine…. On voit bien qu’il a pris des notes et qu’il a retenu un maximum de détails intéressants. Fasciné, il l’est certainement, et cette fascination se retrouve dans les descriptions qu’il nous restitue. Il ne se contente pas de décrire les étalages ou les agrandissements exubérants. Il rend compte du fonctionnement interne de la machine, passe au crible les rouages de l’administration, le service des commandes à distance, l’implacable règlement intérieur, la condition peu enviable du petit personnel ou les stratégies de vente toujours plus agressives.

Au début du roman, le Bonheur des Dames compte plus de 400 vendeurs et commis, ce qui pour l’époque est déjà colossal. Le mastodonte de pierre et de verre a de quoi impressionner, à l’angle de la rue de la Michodière. Tandis qu’à l’intérieur, tout un petit peuple d’employés fourbus lutte pour sa survie quotidienne. Zola, grand romancier social, s’attarde sur la condition de cette main d’oeuvre précaire, poussée par la fièvre du gain et délibérément broyée dans le ventre de la machine infernale. La direction encourage la compétition, car la concurrence fouette le sang et aiguise les appétits. C’est donc un atout pour la vente. On entre au Bonheur sans appointements fixes et on doit gagner sa croûte en arrachant quelques ventes qui permettent de gagner un « tant pour cent ». Dans cette « lutte sourde », hommes et femmes sont pareillement rivaux; « dans leur fatigue commune, toujours sur pied, la chair morte, les sexes disparaissaient, il ne restait plus face à face que des intérêts contraires, irrités par la fièvre du négoce ». Sans compter qu’à la moindre peccadille (avérée ou inventée)  cette main d’oeuvre bon marché se retrouve jetée sur le pavé.  C’est le terrible « passez à la caisse! » qui tombe, « comme un coup de hache ».

Mais le Bonheur des Dames est une révolution dans le quartier. Les bourgeoises se pâment devant les galeries richement garnies et s’y précipitent les unes après les autres. Avec pour conséquence le déclin des boutiquiers de quartiers. C’est le seul trait noir du roman: la mort lente et crasseuse de ces petits commerçants séculaires qui assistent, impuissants, au départ de leur fidèles clientes vers les fastes du Bonheur. Il faut dire que Zola a une façon bien particulière de décrire ces vieilles échoppes de draps, soieries, flanelles et autres molletons. Solitaires, peu diversifiées, quasi inertes, souvent nichées dans des entresols d’où émane « une odeur de cave ». Tout est fait pour opposer ce vieux monde à celui du Bonheur, qui n’est que tapage, progrès et lumière. Aux commandes de la direction du magasin, un provençal irrésistible au caractère flamboyant : Octave Mouret.

Sauvage en affaires, il veut conquérir la place et semble y parvenir avec une aisance et une rapidité qui déconcerte, agace ou effraie son entourage. Jeune, riche et charismatique, rien ne lui résiste. Les dames n’ont d’yeux que pour lui. En matière de commerce, ses idées sont modernes et révolutionnaires. Il invente un nouveau mode de consommation. Il met tout en œuvre pour étourdir un maximum de clientes, de telle façon qu’elles se retrouvent précipitées à la caisse avec des articles dont elles n’ont manifestement pas besoin. Peu importe, car Mouret créé le besoin. Pour s’assurer les grâces des élégantes parisiennes, il innove constamment. Bientôt, le magasin est sur toutes les lèvres. On s’arrache les nouveautés. Mouret ne néglige aucun détail et va jusqu’à se charger lui même de quelques devantures. Il veut que les clientes aient « mal aux yeux » à en perdre la tête. Quand Zola décrit l’embrasement des vitrines et l’étalage des tissus colorés, il emploie sans équivoque le registre érotique. L’art de vendre devient la séduction ultime. « Des gants étaient jetés symétriquement, avec leurs doigts allongés, leur paume étroite de vierge byzantine, cette grâce raidie et comme adolescente des chiffons de femme qui n’ont pas été portés ». Et comme la recette fonctionne, le direction engrange progressivement un chiffre d’affaire qui dépasse l’entendement. Mouret ne s’en cache pas : il compte bien balayer d’un revers de manche les vielles boutiques alentours, tant il est persuadé qu’elles n’ont plus leur raison d’exister.

Épicurien dans l’âme, noceur invétéré, il n’a que des conquêtes d’intérêts ou de soirées. Sa vision de la femme est purement utilitaire et mercantile. Zola nous le présente à première vue comme un exploiteur, aussi bien de sa main d’oeuvre que de ses relations. « J’ai la femme, je me fiche du reste! dit-il dans un aveu brutal ». Il va jusqu’à glisser des billets à certaines de ses vendeuses qui viendront ensuite « prendre le dessert » chez lui. Personne ne feint d’ignorer que le patron court la gueuse. Mais Octave Mouret a, comme tous les colosses, des pieds d’argiles. Dès le début du roman, son plus proche collaborateur Bourdoncle le met en garde. « Elles se vengeront, vous savez ». Qui donc? « Les femmes ». Mouret hausse les épaules et retourne à ses affaires.

C’est là que le roman bascule de la fresque sociale à ce que j’appelle un thriller amoureux, car Zola parvient à entretenir le suspens jusqu’à la dernière page du roman. Le deuxième personnage central est orpheline et s’appelle Denise Baudu. Du haut de ses « vingt ans et quatre mois », elle débarque à Paris avec ses deux frères sans autre recommandation qu’une année passée dans une bonne maison de confections de Valognes. Le roman débute ainsi: « Denise était venue à pied de la gare Saint-Lazare, où un train de Cherbourg l’avait débarquée avec ses deux frères, après une nuit passée sur la dure banquette d’un wagon de troisième classe ». Cette ouverture en dit déjà long sur Denise. Cette brave fille sans un sou est totalement dévouée à ses jeunes frères. Elle ne monte à Paris que dans l’espoir de leur assurer un avenir meilleur. Elle compte d’abord se faire embaucher chez son oncle Baudu, détaillant de draps et de flanelles. Mais elle découvre avec consternation un petit commerce mourant et un parent aigri, dans l’incapacité de l’entretenir. Denise entre donc la porte en face, au Bonheur des Dames, d’abord comme simple vendeuse au rayon des confections.

Les premiers mois, elle subit les railleries et brimades réservées aux nouvelles recrues. On rit de sa taille chétive et de sa tignasse indomptable. Elle a le dos et les bras cassés par les  journées de douze à treize heures passées debout ou à porter des charges. Ses pieds sont broyés dans des brodequins de torture. Elle crève de faim car la cantine sert des repas infâmes. Elle reprise jusque tard dans la nuit son unique robe de laine noire, ses godillots et ses bas, dans une mansarde sous les toits du Bonheur. Pour elle, c’est « la misère noire, la misère en robe de soie ». Car les demoiselles des confections portent toutes la tenue de soie noire réglementaire, propriété du magasin. Au rayon, on s’arrange toujours pour lui faire manquer les meilleures ventes. On lui invente même un amant pour la faire renvoyer. « Au martyre physique s’ajoutait la sourde persécution de ses camarades ». Pourtant Denise reste douce, digne et droite face à ce déferlement d’adversité. Et Octave Mouret commence à ressentir les premiers signes d’une gêne inexplicable, face à elle. C’est « un sentiment indéfinissable de surprise et de crainte, mêlé de tendresse ». Il ne le sait pas encore : la petite provinciale que le rayon a surnommé « la mal peignée » est bien la femme qui vengera toutes les autres.

Mais Denise n’est pas seulement endurante. Elle est aussi têtue « comme une normande ». Et son entêtement caractérisé va pousser Mouret dans ses derniers retranchements. Car jusqu’au bout Denise va dire non, non, non. Lui qui a mis tout Paris à ses pieds et les femmes à ses genoux, il ne veut que Denise mais elle se se refuse à lui obstinément. Elle ne veut pas, elle ne peut pas. Il en souffre à tel point que ses prodigieux succès commerciaux finissent par le laisser indifférent. A quoi bon avoir le monde, si elle dit non, toujours non? Du haut du grand escalier en fer forgé qui domine son empire, il agonise. Comme dans une scène de film, Zola le décrit superbement : « d’un regard désespéré, il suivait Denise, et lorsqu’elle eût passé la porte, il n’y eu plus rien, la maison devint noire ».

Je ne vais bien sûr pas vous dévoiler la fin mais sachez que Zola entretient bien le suspens. Le Bonheur des Dames est un grand roman social, historique et romanesque dont je vous recommande chaudement la lecture. Pour ma part, j’ai conservé telle une relique le vieux livre de poche de mes jeunes années, maladroitement crayonné dans les marges. Il a subi les affres du temps mais je ne le jetterais pour rien au monde. C’est mon doudou de papier que je ressors à l’occasion, comme un inestimable trésor.

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La playlist de cette présidentielle

M’efforçant très modestement de vous divertir tout en vous instruisant, je vous propose une playlist pour accompagner cette campagne présidentielle. Et notez bien, je fais tout cela gratuitement.

J’aurais pu commencer par « Derrière les mots » de Souchon & Voulzy, mais je préfère « Oiseau Malin » des mêmes auteurs. Puisque nous connaissons désormais le patrimoine supposé de nos onze candidats, j’ai envie de vous offrir une vraie bonne chanson de socialo-gauchiste laxiste et irresponsable. Un air entraînant qui vise les cadors de la politique décomplexée : « prenez garde à ceux qui n’ont rien, chante le petit oiseau malin« . Tremblez, vous qui vous accrochez au pouvoir comme un monstrueux crabe à son cocotier (si vous êtes piqué de curiosité, allez voir sur la toile des photos de monstrueux crabes de cocotiers). Si j’ose une parenthèse, ça me rappelle les propos récents de Michel Jonasz sur France Inter, s’interrogeant sur les motivations réelles de nos hommes politiques à rester si longtemps aux commandes. Est-ce vraiment pour le bien commun? Restaurer la grandeur et l’unité nationale? Jacques Attali aurait dit que le pouvoir agit comme une drogue. Imaginons que chez certains, cette addiction soit l’unique raison de se maintenir au sommet des institutions? Notez bien, si nos dirigeants sont des drogués, il ne faut pas s’étonner des affaires récentes. Ces pauvres bougres ne seraient en définitive que des  junkies incapables de se souvenir de ce qu’ils ont dit ou fait la veille. Ceci pourrait expliquer bien des choses.

La morosité ambiante m’impose de séléctionner en deuxième piste une chansonnette anglaise d’après-guerre. Les mordus de la licence Bioshock retrouveront avec nostalgie l’ambiance sonore qui berçait leurs déambulations cauchemardesques dans les vestiges de la ville de Rapture. Oui, il s’agit bien d’un enregistrement original des années 50. « There are bad times just around the corner« . Sur le mode jovial et primesautier, Noël Coward nous raconte que le peuple britannique est au bout du rouleau : usé, lassé, vidé, déprimé, condamné à souffrir et préparé au pire. Un état quasi pathologique auquel il est difficile de ne pas s’identifier aujourd’hui, à l’aube de ce scrutin merdique. « There are bad times just around the corner, we can all look forward to despair... » Je recommande la lecture des truculentes paroles, tant elles restent d’actualité (« we can’t save democracy and we don’t much care »).

En troisième piste, je voudrais offrir un beau titre à tous ces malheureux en train de se demander pour qui voter. Ça sera donc « Les gens qui doutent » d’Anne Sylvestre. D’abord parce que c’est une belle mélodie au service un joli texte. Ensuite parce que Vincent Delerm a repris ce titre sur scène avec deux complices au piano et que c’était canon comme un été sans coupe du monde. Bref, c’est une belle chanson à la gloire éphémère des « gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur coeur se balancer…ou bien ceux qui paniquent, ceux qui sont pas logiques, enfin pas comme il faut, ceux qui avec leurs chaînes pour pas que ça nous gêne font un bruit de grelot… »

Et puis viendra le jour où, camarade, tu voudras peut-être faire entendre TA voix. Même si tu doutes. Même si parfois tu n’y crois plus. Juste avant de te décider, seul(e) dans ton isoloir et ta conscience en éveil, tu te souviendras peut-être que l’adversaire n’est pas toujours celui qu’on croit. Pour cela, le dernier titre de ma playlist te met en garde. Car je sais que, comme moi et comme le très brillant Alain Chamfort, tu reconnais chaque soir ton pire ennemi dans ce miroir. Pour toi camarade, je suis allée chercher une version live du grand studio RTL avec Elodie Frégé. Une façon comme une autre de twister la fin de mon billet.

L’ennemi dans la glace
Dont le regard me glace
Sourit mais j’le connais bien
L’ennemi dans la glace
Dont le regard me glace
Il n’me veut pas du bien (…)

 

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Malhabile?

J’ai pas de cran, j’suis malhabile
Devant l’écran j’reste immobile
A quoi je sers
Si j’ai trop peur
Si je me perds

Et dans la torpeur des villes
Parmi les dormeurs fébriles
Je rêve, éphémère
A la sueur
Des réverbères (…)

Jérémie Kisling est plus habile que le titre de son dernier album le laisse croire. Celui que les médias surnomment le petit prince de la chanson suisse revient avec Malhabiles, son cinquième disque. Pour l’occasion, il a procédé à quelques ajustements.

Cette fois, il a quitté Paris et Lausanne pour aller enregistrer à New York. Il s’est entouré de nouveaux professionnels, dont un arrangeur/ingénieur du son qui a travaillé avec The Do. Dès les premières secondes, ça balance dans les enceintes et mon petiot de trois ans se met à sautiller. Surprise !

Peu médiatisé dans l’hexagone, il reçoit pourtant toujours les éloges de la presse (Télérama, les Inrocks) qui admirent son style et saluent le cap qu’il tient depuis son premier album en 2003 (Monsieur Obsolète). Il a fait du chemin et bougé quelques lignes, mais il confirme son talent de poète et de compositeur. Même sur les titres dansants de Malhabiles, qui peuvent à priori surprendre. Kisling n’a pas habitué le fan de la première heure aux titres rythmés voire un peu aguicheurs. Mais vu le succès en Suisse du single On ne sait faire que danser, le pari semble gagné. Loin de se perdre dans le vedettariat, Jérémie Kisling apprivoise à sa manière le bling de la pop et impose sa recette. L’écriture est inspirée, les mélodies prenantes, les arrangements soignés. On réécoute avec plaisir une fois, deux fois, trois fois et on se met à fredonner. C’est dans la poche.

A la manière de Voulzy qui a mis sa vie à la gomme dans des guitares bubble gum, je retrouve chez Kisling les mêmes images de l’enfance, les rêves, la nostalgie des amours de jeunesse. Lui aussi aurait pu entonner « on est une bande d’imbéciles, idéal simplifié ». C’est tout un art : une authentique fraîcheur et une certaine idée de la vie, tout en finesse et en poésie. Un brin de naïveté aussi. Je note qu’ils partagent la même prudence ou pudeur : on ne trouve aucune chanson engagée dans leur répertoire acidulé, à l’exception de Liebe chez Voulzy et de Par-dessus la Terre chez Kisling. J’avais déjà parlé de cette chanson dans un précédent post, déplorant qu’elle n’ait pas trouvé sa place sur l’album Antimatière en 2009. Enfin, en piste 7 sur Malhabiles, elle est bien là. Belle offrande.

Si j’aime autant Kisling depuis dix ans, c’est aussi pour son talent de conteur tour à tour naïf et désabusé. Au fil des ans, il a fait parler un ours en peluche (Teddy Bear), un chien guide d’aveugle (Je guide tes pas), une célibataire malgré elle (Je ne suis pas de celles), ou encore un couple usé par le temps, dont les mots résonnent si juste (Le fil des Jours, en duo avec Jeanne Cherhal). Sur Je me Souviens qui ouvre le bal du nouvel album, on se demande s’il parle en son nom quand il dit :

Je regarde en arrière, toute ma carrière, qu’est-ce que j’ai su faire de moi ?
J’ai mis dans ma poche, tout ce qui accroche, est-ce que je suis fier de ça ?

Lui qui sur l’album précédent nous invitait à fuir la « fausse fortune » et concluait : « de l’eau, de l’air et c’est assez » (Ce monde avance). Kisling, chasseur de strass et de notoriété? Il est permis d’en douter. Surtout quand il nous fait son éloge de la lenteur sur l’avant-dernier titre : « J’écoute ma voix et je profite de la route sous mes pas et je compte 1 2 3, dis-moi pourquoi j’irai plus vite sans savoir ce qui se trouve là-bas? ». Un titre qui pour moi fait écho au Slow Down de Voulzy. Prendre le temps, aller doucement.

De ce dernier album, je retiens surtout la piste 2, (C’est à peu près), qui me trotte déjà dans la tête comme une vieille ritournelle hypnotique. À sa sortie, Antimatière m’avait fait le même effet : l’envie d’éteindre la télé et de me blottir dans un coton ouaté avec un mug de thé au lait.

Mon-ami-petit-prince-de-la-chanson-suisse-devenu-parisien, surtout ne change rien.

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La vie devant soi…

Je me souviens avoir découvert Vincent D. sur la scène de l’Olympia le 14 mai 2005. Je me souviens précisément de ça parce que Vincent (le mien) avait acheté deux billets pour nous plusieurs mois à l’avance alors qu’on venait tout juste de commencer à sortir ensemble.

Je me souviens que depuis cette date, nous n’avons pas manqué un seul spectacle de Vincent D. (J’ai raté « Le fait d’habiter Bagnolet » mais ça ne compte pas, c’était en 2004).

Je me souviens que nos histoires d’amour sont les mêmes.

Je me souviens des heures passées à m’extasier sur une phrase, un phrasé, un solo de trompette ou à m’esclaffer sur une longue diatribe au sujet de la recherche de la meilleure place dans une salle de cinéma ou sur ces gens qui choisissent allemand première langue.

Je me souviens que mon Vincent a voulu acheter les mêmes Stan Smith que Vincent D. parce qu’il les porte toujours sur scène avec les sempiternels chemises et pantalons noirs.

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Je me souviens que Vincent D. avait trouvé un truc infaillible pour chauffer le public en concert : il nous lisait des blagues Carambar. Et parfois, il faisait rallumer la salle pour compter à mains levées les spectateurs profs de lettres ou détenteurs du BAFA (« Moi ça m’intéresse de savoir qui est mon public… »)

Je me souviens qu’à la fin de l’un de ses concerts, j’ai vu Jean Rochefort interpréter Félicie aussi et que ça reste l’un de mes plus grands souvenirs de scène parisienne.

Je me souviens du visage de Jane Birkin trois rangs derrière nous au théâtre Déjazet, quand il a repris « La ballade de Johnny Jane », le 28 mars  2014.

Je me souviens des spectacles qui ont totalisé 6 ou 7 rappels enfiévrés dans une salle à 35 degrés. Jusqu’au tout dernier alors que les caméras avaient arrêté de filmer et que la salle était entièrement rallumée.

Je me souviens que mon Vincent n’est pas si fier quand la trompette d’Ibrahim Maalouf reprend le thème de « Tous les acteurs s’appellent Terence » à la fin du concert mythique au Bataclan en 2009. Celui qu’on est allés voir deux fois. Moi aussi, ça me pince légèrement le ventricule gauche.

Je me souviens que Vincent D. n’a pas son pareil pour dire que les chansons politiques, au fond, ça gonfle tout le monde.

Je me souviens qu’il a refusé de s’exprimer publiquement après les attentats.

Je me souviens que quand il se met à parler football, Vincent D. perd un peu de son aura intellectuelle.

Je me souviens qu’aujourd’hui, les journalistes oublieraient presque de le ranger parmi les « bobo intello » adeptes du name dropping et dédaigneux du mainstream populaire. Je me souviens que pour la sortie de « A PRÉSENT », il a donné une interview à Paris Match qui rétablit *enfin* une forme de justice médiatique.

Je me souviens que grâce à Vincent D., j’ai rencontré Peter Von Poehl et que ma vie s’est notablement enrichie de ce fait-là.

Je me souviens que Patrick Modiano a une fille Marie qui a épousé Peter Von Poehl.

Je me souviens que « Le Baiser Modiano » m’a toujours envoûtée. Surtout la version live à la Cigale avec la trompette d’Ibrahim Maalouf qui plane, délicatement. Je me souviens que je pense toujours à ça quand je longe les grilles du square Carpeaux.

Je me souviens de m’être désintégrée à l’écoute des « Amants Parallèles » fin 2013, parce que c’était vrai. Je me souviendrai toute ma vie de ces moments là. Moi qui attendais la fin de cette partie-là de l’histoire. Qui vivais justement « Ces deux-là » une dernière fois, comme au soir du feu d’artifice.

Je me souviens que les mots de « Hacienda » sont ceux de tous les jeunes parents confrontés à des nuits blanches d’une toute autre nature que celles qu’ils ont pu vivre avant…

Où as-tu mis l’Hacienda
La sueur le videur en bas
Les ultra basses et la bière
Les chaussures qui collent par terre
Un enfant s’est endormi ce soir
Sur ton tee-shirt de Johnny Marr
Et sur les toits et dans le silence
Et sur les toits tu repenses…

Je me souviens que Vincent D. ne nous dira jamais tout mais que par bribes ou par fragments, il veut bien nous en dire un peu plus, mais sans plus.

Je me souviens qu’il m’aura fallu dix ans pour comprendre que sa femme ne s’appelle pas Chloé.

Je me souviens de ma surprise quand j’ai appris qu’il avait lui aussi déclaré ses enfants à la Mairie du 12ème arrondissement après avoir passé des nuits blanches à la clinique des Diaconesses.

Je me souviens que nous dessinons sur l’asphalte un ballet d’Holiday on Ice.

Je me souviens que moi non plus, je ne veux pas mourir ce soir.

Info Promo :

Nouvel album : A présent

Et trois livres parus simultanément chez Acte Sud:

  • Songwriting: un plongeon dans l’univers du…songwriting delermien, agrémenté de photos souvenirs de tournées, de rencontres…
  • L’été sans fin : recueil de photographies atmosphériques qui rappellent le court métrage ouvrant le spectacle de la tournée des Piqûres d’Araignées. Les photographies de Vincent Delerm seront au cœur d’une création musicale qu’il présentera en avril 2017 à la Philarmonie de Paris.
  • C’est un lieu qui existe encore: un beau texte qui restitue les mémoires de son grand père maternel, disparu cette année et à qui il dédie son nouveau spectacle « A Présent ».

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BAROCK !

Quand Peter Von Poehl annonce la préparation d’un nouveau disque, je passe par trois phases.

 

Phase 1 : je frétille comme un chipiron dans une fricassée. J’ai chaud.

Phase 2 : je replonge dans ses précédents opus avec extase.

Phase 3 : je prends un mégaphone pour crier dans les bois. Car le monde doit savoir.

 

Maintenant que vous savez, je ne vais pas tartiner une nouvelle fois sur lui, parce que je vous ai déjà tout dit le 25 mars 2012, le 21 mars 2013 et le 26 septembre 2013. J’ai même créé un tag à son nom. Causons plutôt musique baroque si vous le voulez bien. Pourquoi? (voir mon propos introductif). Le baroque, par Midas! Me voilà donc partie en train de divaguer sur le faste de cette période historique. Sur la beauté des instruments anciens et la vibration sensuelle des airs de clavecin. De délirer sur les noces fracassantes de l’exubérant et du divin, dont le baroque célèbre glorieusement la toute puissance. Corelli a marqué ma découverte du baroque, à l’âge tendre où je butais sur les cahiers de la méthode Paganini (= peau de vache). La Follia m’est restée telle une balise dans le brouillard de la jeunesse passée (à massacrer Paganini, Corelli et tant d’autres). Vrai, je crois que je l’ai encore dans les doigts vingt ans après. Allez va Arcangelo, je ne te hais point. 

L’ère baroque marque l’apogée des règnes somptueux. Un en particulier. Splendeur d’un temps où un jeune monarque de droit divin se dresse tel un astre au dessus des mortels. À Versailles vers 1670, les bons plaisirs du Roi Soleil changent habilement une horde de courtisans en un troupeau de ruminants satisfaits. Jean-Baptiste Lully, avec son titre de surintendant de la musique du Roi, le sait mieux que quiconque. À lui seul revient le privilège d’amuser la galerie (des glaces), éventuellement assisté de Molière quand il est d’humeur. À force de travail et de ruse, le florentin arrivé à la cour sous le nom de Giovanni Batista Lulli est parvenu à ses fins. Il possède un nom, un titre et s’est taillé la part du lion parmi les favoris du Roi. Son rôle est d’orchestrer les fêtes les plus éblouissantes, pour que le règne de Louis XIV paraisse rien de moins qu’éternel. Perfectionniste et irascible, le maître incontesté du baroque flamboyant est la main de fer dans un gant d’étoffe précieuse. Le Roi danse, la Cour marche au pas cadencé sur une double croche pointée. Lully est bien l’expression artistique du pouvoir absolu. Pourtant, je reste subjuguée par son éclat infaillible.

Et que serait le baroque sans Vivaldi? Durant le premier tiers du 18ème siècle à Venise, le « prêtre roux » est une véritable rock star. On se bouscule pour le voir et surtout l’entendre. Difficile d’imaginer que la fin de l’ère baroque et l’arrivée des classiques le feront basculer dans l’oubli pendant des siècles. Pourtant, on ne l’a redécouvert qu’au début du 20ème siècle grâce à…Hollywood. Violoniste virtuose et intuitif, il travaille vite et prodigieusement bien. Sonates, concertos, opéras, le Stabat Mater… Ses déluges de cordes marquent à jamais la façon d’écrire la musique. Sans Vivaldi, pas de Jean-Sébastien Bach (il est si admiratif du recueil de concertos qui lui tombe entre les mains qu’il essaie de les transposer au clavecin). Sans Bach, pas de Mozart. Sans Mozart, pas de Bethoven ni de Schubert. Pas de Wagner. Pas de Debussy ni de Camille Saint-Saëns (comment? Pas de Carnaval des Animaux ni de Danse Macabre?) Pas de Stravinsky, de Gershwin, de Prokofiev, de Beatles ni de Pink Floyd. Pas de David Bowie, de Kraftwerk ni de Rammstein, bordel !

Tout le monde connaît la musique d’attente des laboratoires d’analyses médicales. Je veux parler du premier mouvement des Quatre Saisons de Vivaldi (Primavera). Je ne vais pas vous pomper l’air avec quelque chose que vous avez déjà entendu des dizaines de fois. Je préfère vous offrir un extrait des Quatre Saisons réécrites pour le 21ème siècle par Max Richter. Le compositeur germano-britannique a adapté le joyaux du baroque italien à nos oreilles post-modernes tout en respectant scrupuleusement sa structure. C’est aussi surprenant qu’un bon vieux risotto revu et corrigé par Thierry Marx. Au menu du jour, le troisième mouvement de l’Estate qui évoque le tumulte des orages dans la lourdeur de l’été. C’est aussi bien d’écouter la version originale après.

La musique de Vivaldi a contribué au rayonnement de la Sérénissime. Elle respire le confort et l’aisance d’une République stable de près d’un millénaire, riche, cultivée, abritant une extraordinaire floraison d’artistes. Le faste d’une période glorieuse avant le déclin fatidique. Une aria de Vivaldi, c’est un moment en dehors du temps. C’est aussi un exercice périlleux pour une soprane. Par chance, Anna Prohaska en maîtrise toutes les colorations. D’ailleurs, elle adore Schubert et Rammstein. Je vous l’ai dit : tout est lié !

Et les anglais dans tout ça? En 1692, Henry Purcell compose Music for A While : une œuvre originale en quatre mouvements, pour ténor ou contreténor. Au siècle dernier, Alfred Deller a contribué à faire renaître ce compositeur jusqu’alors réservé à une poignée d’initiés. Le tout avec une aisance déconcertante, sans s’épuiser à des heures de vocalises qu’il jugeait rébarbatives. Une grande voix et une belle âme. Forcément, je tombe raide. Comme tant d’autres sont tombés avant moi, à commencer par Peter Von Poehl. Et quand Alison Moyet décide de reprendre Dido’s Lament avec son timbre grave, elle nous transmet toute l’émotion de Purcell dans un style qui nous est nettement plus contemporain et accessible. Si vous êtes curieux, Jeff Buckley s’est également livré au même exercice à l’occasion d’un festival, en 1995. When I am laid in Earth a une beauté intemporelle.

J’aime qu’un artiste revendique aujourd’hui le baroque comme influence majeure. C’est un style qui a toujours le don d’inspirer. Il n’y a qu’à se laisser porter. L’Orfeo de Monteverdi. Les Indes Galantes de Rameau. Sarabande de Friedrich Haendel, véritable machine à tubes en son temps (Kubrick ne s’y est pas trompé pour son Barry Lindon). Et Jean-Sébastien Bach, toujours imité mais jamais égalé, dont la mort en 1750 marque la fin de la période baroque. Mince, je n’ai pas le temps d’en parler…

Allez, un bonus parce que c’est vous. A toi de jouer Francesco darling.

 

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Joël MEYEROWITZ : Turn and face the Strange

Héraclite disait : « rien n’est permanent, sauf le changement ». J’ignore si cette phrase plairait à Joël Meyerowitz, le photographe new-yorkais qui motive ce billet. Mais pour moi cette phrase résume son travail passionné, à la fois minutieux et spontané. Je l’ai découvert à la Maison Européenne de la Photographie à Paris, à l’occasion d’une rétrospective en 2013.

Meyerowitz capture l’instant comme un corolaire au mouvement perpétuel : celui du temps qui passe et qui efface, poussant toujours l’instant présent vers le moment suivant. Le futur, c’est maintenant.

Je vous entends dire : on pourrait dire ça de n’importe qui, sur n’importe quel sujet. Certes, l’art n’est que subjectivité. Par exemple, l’œuvre d’Helmut Newton ou de Cindy Sherman me laisse de marbre voire me donne envie de demander le remboursement du ticket à la caisse du Musée. (Des polaroids flous M. Newton, sérieusement?)

Prenons ce cliché noir et blanc :

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Quel calme, quel apparent silence, quelle beauté. Pourtant, dix secondes après le clic, on le sait, le moment aura passé à jamais. Le feu d’artifice sera terminé, le propriétaire reprendra sa voiture (et je l’imagine, la neige fondera subitement comme par désenchantement). De l’instant, Meyerovitz sera parvenu à capturer l’essence. Rien de moins, rien de plus.

Ce photographe natif du Bronx maîtrise le noir et blanc, la couleur (pour laquelle il était l’un des pionniers), le mode pictural et l’animé. Comprendre : les gens. Dans la rue, au travail, dans leurs voitures. La vie sur le vif. Meyerowitz aime cette rue new-yorkaise, qu’il a appris à dompter notamment grâce à son boxeur de père, non sans une pointe d’humour décalé. Son œil affuté traduit la tendresse qu’il porte à l’altérité, à l’incongru : la grande parade des petits riens.

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Joël Meyerowitz a son Art dans les tripes. Au lendemain des attentas du 11 septembre, il use de sa notoriété pour obtenir l’impensable : une autorisation d’accéder à Ground Zero sans restrictions (le site étant alors fermé aux médias du monde entier). Il est ainsi l’unique photographe à se voir attribuer un accès illimité au cœur du chaos à l’état brut, de jour comme de nuit. Il s’empresse alors de photographier les décombres et le déblaiement titanesque qui s’en suit durant neuf mois avec une acuité remarquable. Son œuvre intitulée « Aftermath » constitue une archive colossale, et qui plus est la seule et unique…

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« Aftermath » revêt pour l’artiste (et ses contemporains) une dimension historique. C’est un travail de mémoire, quasi journalistique. Inversement, pour le restant de son œuvre, la nature du sujet photographié lui importe finalement assez peu. C’est ce qui s’en dégage, ce qui frappe à première vue. La couleur, la texture, les reflets. Pour l’œil du photographe, il n’y a pas de petit ni de grand sujet. Tout devient prétexte à montrer sa vision du réel, souvent poétique, parfois onirique. Pour lui, un petit bungalow coloré possède autant de beauté intrinsèque qu’un Panthéon. Je salue et embrasse cette intime conviction.

Dans le mode pictural, comment ne pas voir passer le fantôme d’Edward Hopper dans sa vision photographique : une maison isolée, une enseigne lumineuse, une station service… Le new-yorkais ne s’en cache pas : « I’m sure that Edward Hopper, painting here on the Cape, saw things revealed in this light with that same kind of poignancy because they’re painted so lovingly! » (Cape Light, conversational interviews with Bruce MacDonald, dean of the Museum School, July 22-26, 1977).

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Parfois, un cliché me surprend à fixer non plus l’image, mais mon « moi intérieur », comme l’a voulu Hopper dans l’un de ses derniers tableaux (voir « sun in an empty room » en 1963). L’espace vide emplit ma tête d’interrogations. Que veut-il nous montrer? Que voit-on ou plutôt que devrait-on voir? Un début de réponse apparaît au fil de la même interview : « I want to be clear. I see the photograph as a chip of experience itself. It exists in the world. It is not a comment on the world ».

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L’artiste se fait minimaliste, suivant le précepte « less is more ». Une porte, une fenêtre, un arbre, un champs, un piquet. Le photographe s’en explique : « What are we all trying to get to in the making of anything? We’re trying to get to ourselves. What I want is more of my feelings and less of my thoughts ». Des mots qui entrent en résonnance avec les derniers vers qu’a choisi de nous offrir David Bowie sur l’album Blackstar.

Seeing more and feeling less

Saying no but meaning yes

This is all I ever meant

That’s the message that I sent.

Bowie qui, avec sa chanson « Changes », nous parlait du caractère éminemment versatile du temps qui passe et de ses conséquences sur nos existences (« Turn and face the strange/Ch-ch-changes/…/Time may change me/But I can’t trace time »). Ce qui nous ramène à Héraclite. Le changement, c’est permanent.

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Kiffe Keats

L’essentiel est dans l’instant
Et l’éternité dans un livre…

L’heure n’est pas à l’apaisement. Cherchant au gré des aléas un rempart à la colère ou l’antidote à une certaine forme d’abattement, je trouve dans la poésie (en particulier celle des romantiques) un plaisir thérapeutique, sophistiqué et délicieusement désuet.

Contre l’asthénie
Poésie
Contre l’oubli
Poésie
Contre la barbarie
Poésie
Contre l’Absurdie
Poésie

Le britannique John Keats est un poète hors du commun et hors du temps. Sa plume romantique capte les moments de grâce qu’on pourrait qualifier de persistants dans leur furtivité. Avec une extrême sensibilité, il traduit si bien l’éphémère qu’il en devient mémorable. Et nous laisse entrevoir ce qu’il y a à la fois d’unique et d’universel dans chacune de nos expériences, à travers le filtre du ressenti individuel et le langage commun des émotions. Par petites touches, l’auteur d’Endymion et d’Hyperion met des fragments d’éternité à notre portée.

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Portrait de Keats par son ami et peintre Joseph Severn (1819)

 

Né en 1795 et orphelin à 15 ans, un héritage le préserve du sort qui frappe les délaissés de son époque: l’Angleterre de Dickens n’est pas tendre avec ses pauvres. Contemporain de Percy Shelley, Leigh Hunt et Lord Byron, c’est en autodidacte qu’il se jette corps et âme dans la poésie au tournant du siècle. Il adule Shakespeare dont il connait les sonnets par cœur. On dit de lui qu’il apprécie la nature, le bon vin, les combats de boxe et la compagnie des auteurs de son temps. Il a 20 ans en février 1815 lorsqu’il écrit une ode quelque peu tombée dans l’oubli : To Hope. Quatre mois plus tard, la bataille de Waterloo sonnera le glas de l’Empire napoléonien.

Keats y invoque l’Espoir : ce phare dans la nuit, ce scintillement argenté du fond des mers, cette Liberté guidant le peuple (qu’Eugène Delacroix peint en 1830). D’une manière générale, l’art et la littérature me persuadent qu’il nous reste de l’espoir tant qu’il nous reste de l’esprit. Tentons alors de nous élever dans la contemplation oisive que John Keats cultivait et magnifiait. D’abord quel intérêt avons-nous à lire un poème vieux de 200 ans? J’évoquais le besoin de remédier à une certaine forme d’abattement. Keats emploie ce mot avec emphase : « despondency ». En terme de guérison, l’espoir est une fin aussi bien qu’un moyen. (« keep that fiend Despondence far aloof ».)

Plus loin, il écrit : « In the long vista of the years to roll, Let me not see our country’s honour fade ». Les guerres napoléoniennes ne sont pas terminées et la souveraineté de nombreux pays est encore menacée. Les temps sont troublés, l’avenir incertain. Le poète traduit une anxiété contemporaine.

Il poursuit : « O let me see our land retain her soul, her pride, her freedom; and not freedom’s shade ». La liberté, et non pas l’ombre de la liberté.

Et il insiste : « Great Liberty! how great in plain attire! » La liberté sans concessions ni restrictions. La liberté pleine et entière. Fantasme d’une Nation la tête haute et non ployée, à deux doigts d’expirer. (« Bowing her head, and ready to expire »).

En fin de strophe, le même phrasé mélodieux revient se poser délicatement en point d’orgue, tel un rossignol sur la plus haute branche du pommier.

« Sweet Hope, celestial influence round me shed,
Waving thy silver pinions o’er my head. »

Atteint de tuberculose, John Keats meurt à Rome en 1821, à l’âge de 25 ans. Sur sa tombe, l’épitaphe qu’il a lui-même écrite renvoie chaque individu à sa propre contingence : « ici repose celui dont le nom était écrit dans l’eau » (« here lies one whose name was writ in water »). Que reste-t-il du temps qui passe comme l’eau entre nos mains et que rien ne retient? Que reste-t-il de nous à la surface de l’eau? Sensible, lucide, le poète interroge le sens et l’essence même de l’existence.

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Mystérieux, métaphysique, Keats reste globalement intraduisible et rares sont ceux qui s’y essaient. D’ailleurs, je n’ai toujours pas trouvé la traduction française de l’ode dont je viens de vous parler…

Il existe deux références bilingues parues en 2009 :
« Seul dans la Splendeur » (éditions Points)
« Ode à un Rossignol et autres Poèmes » traduit de l’anglais par Fouad-El-Etr (éditions la Délirante).

D’une traduction à l’autre, l’effet est très contrasté. Traduire impose de choisir. Certaines tournures ne rendent sans doute pas justice au texte d’origine mais parfois, l’étincelle subside. Parmi mes favoris, le sonnet When I have fears that I may cease to be (Quand la peur me vient que je puis cesser d’être) et This Living Hand (Cette Main Vivante), que Keats écrit en 1819 avec une brutale lucidité alors qu’il reconnaît les symptômes de la maladie qui finira par l’emporter.

Et voici To Hope en version intégrale :

When by my solitary hearth I sit,
When no fair dreams before my “mind’s eye” flit,
And the bare heath of life presents no bloom;
Sweet Hope, ethereal balm upon me shed,
And wave thy silver pinions o’er my head.

Whene’er I wander, at the fall of night,
Where woven boughs shut out the moon’s bright ray,
Should sad Despondency my musings fright,
And frown, to drive fair Cheerfulness away,
Peep with the moon-beams through the leafy roof,
And keep that fiend Despondence far aloof.

Should Disappointment, parent of Despair,
Strive for her son to seize my careless heart;
When, like a cloud, he sits upon the air,
Preparing on his spell-bound prey to dart
Chase him away, sweet Hope, with visage bright,
And fright him as the morning frightens night!

Whene’er the fate of those I hold most dear
Tells to my fearful breast a tale of sorrow,
O bright-eyed Hope, my morbid fancy cheer
Let me awhile thy sweetest comforts borrow
Thy heaven-born radiance around me shed,
And wave thy silver pinions o’er my head!

Should e’er unhappy love my bosom pain,
From cruel parents, or relentless fair
O let me think it is not quite in vain
To sigh out sonnets to the midnight air!
Sweet Hope, ethereal balm upon me shed,
And wave thy silver pinions o’er my head!

In the long vista of the years to roll
Let me not see our country’s honour fade
O let me see our land retain her soul,  her pride, her freedom; and not freedom’s shade.
From thy bright eyes unusual brightness shed
Beneath thy pinions canopy my head!

Let me not see the patriot’s high bequest,
Great Liberty! how great in plain attire!
With the base purple of a court oppress’d,
Bowing her head, and ready to expire
But let me see thee stoop from heaven on wings
That fill the skies with silver glitterings!

And as, in sparkling majesty, a star
Gilds the bright summit of some gloomy cloud
Brightening the half veil’d face of heaven afar
So, when dark thoughts my boding spirit shroud,
Sweet Hope, celestial influence round me shed,
Waving thy silver pinions o’er my head.

John Keats
February, 1815.

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